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Littérature-Hommage/ En rejoignant l’éternité, l’immortel Eboussi a dû se sentir chez lui

13/11/2018 La Rédaction Commentaires fermés sur Littérature-Hommage/ En rejoignant l’éternité, l’immortel Eboussi a dû se sentir chez lui
Littérature-Hommage/ En rejoignant l’éternité, l’immortel Eboussi a dû se sentir chez lui
Fabien Eboussi Boulaga (1934-2018), philosophe camerounais

Par le Pr. Melchior Mbonimpa*

Quand j’ai appris que le philosophe camerounais Fabien Eboussi s’est éteint, le 13 octobre 2018, je n’ai pas eu envie de pleurer. J’ai plutôt pensé que quand il est entré dans l’éternité, il a dû s’y sentir chez lui, c’était comme une arrivée chez soi : c’est un immortel.

*Melchior Mbonimpa, Ph.D., est professeur à l’Université de Sudbury (Ontario)

Ceci n’est donc pas une oraison funèbre. Ceux qui ont cotoyé de près Fabien Eboussi Boulaga pendant les nombreuses décennies de ses « labeurs effrayants »(1), ainsi que les membres de sa famille ont sûrement fait le meilleur choix possible en désignant la personne qui a eu l’honneur et le défi de saluer solennellement le passage de notre fier Muntu de ce monde-ci à sa dernière demeure. Mais après cela, nous tous, bénéficiaires de sa pensée et de son aventure exemplaire, pouvons revendiquer de contribuer au devoir de mémoire, de témoigner, de souligner la bienfaisante parenté intellectuelle et spirituelle qui nous rattache à ce monument de la pensée africaine, et même de la pensée universelle.

En apportant cette modeste contribution pour saluer la mémoire de cet immense intellectuel, je me suis souvenu de Nietzsche qui affirma un jour : « Jamais, sans la musique de Wagner, je n’aurais supporté ma jeunesse. » Ensuite, j’ai pensé au jeune Marx  qui, parlant de Feuerbach et de son chef-d’œuvre, L’essence du Christianisme, déclara : « En ce qui concerne l’Allemagne, la critique de la religion est pour l’essentiel terminée… » À l’instar de ces jeunes penseurs s’exprimant de façon élogieuse et enthousiaste à propos d’aînés qui les avaient marqués, je me permets de dire à mon tour : jamais sans les textes d’Eboussi, je n’aurais supporté ma jeunesse. Et, avec beaucoup d’autres condisciples d’université qui s’étaient passionnément imprégnés du discours de Christianisme sans fétiche dès sa parution en 1981, j’ai ressenti un immense soulagement en adhérant à cette paraphrase des propos du jeune Marx que notre bande d’intellectuels en herbe avait adoptée collectivement : « En ce qui concerne l’Afrique, la critique du christianisme missionnaire est pour l’essentiel terminée. Nous pouvons passer à autre chose. »

Mais longtemps avant son « effondrement » (ou sa chute dans un état végétatif pendant les dix dernières années de sa vie), Nietzsche avait cessé de considérer Wagner, le maître de Bayreuth, comme un génie indépassable. Il l’a même dénigré en soutenant que dans ses opéras, il produisait beaucoup de bruit pour compenser son manque de génie. Quant à Marx, il s’est rapidement détourné de Feuerbach, lui reprochant d’être un bourgeois borné et incapable de saisir la nécessité d’une révolution prolétarienne. Les deux jeunes ont donc dû procéder au meurtre du père pour survivre et accéder à l’âge adulte.

Si tel est le processus incontournable pour devenir soi-même avant de mourir, je ne suis pas parvenu à m’y conformer en ce qui concerne mon lien à Eboussi et je ne le regretterai jamais. Je me souviens de ma première entrevue comme « intellectuel » à Radio-Canada à la fin des années 80. Le titre de l’émission était : « À la suite d’un maître ». Je venais de terminer ma maîtrise en théologie avec un mémoire qui portait sur l’œuvre d’Eboussi : De la mémoire humiliée à l’utopie. Fabien Eboussi Boulaga et la critique africaine du christianisme. Le directeur du mémoire, le professeur Michel Beaudin, provenait du monde des médias avant d’aboutir dans la jungle académique. C’est probablement lui qui m’a référé à Radio-Canada. J’ai peut-être encore (quelque part dans mes archives) l’enregistrement de cette entrevue sur bande cassette, mais je n’ai plus d’appareil pour l’écouter. Je me souviens toutefois de la réaction de l’intervieweur à la fin de l’exercice et hors micro: « Tu es un excellent patineur ». Sur le coup, j’ai eu l’impression que ce n’était pas un compliment, mais je n’ai pas osé lui demander d’expliciter. Longtemps après, j’ai compris que par ces mots, il m’avait concédé la victoire: il n’avait pas réussi à me faire dire que, tôt ou tard, j’obéirais à la pulsion qui pousse au meurtre du père – ce père inquiétant qui avait osé une critique virulente et sans concession envers l’Occident chrétien et son aventure missionnaire. Je n’ai pas contredit le « maître », je me suis attaché à expliquer son côté génial et j’ai assumé le statut de disciple fasciné et admiratif qui ne me déplaisait pas du tout.

Il se pourrait qu’il existe des disciples adversaires d’Eboussi, ou simplement d’autres intellectuels de son étoffe qui ont pensé contre lui, en se plaçant sur le même terrain de la rigueur et de l’honnêteté sans compromis. S’ils existent, j’avoue que je ne les connais pas, et ce n’est pas faute de ne pas les avoir cherchés. Car, à une époque de mon évolution intellectuelle, notamment après le mémoire de maîtrise dont je viens de parler, j’ai tenté de m’émanciper de la pensée d’Eboussi(2). Pour y parvenir, il aurait fallu que je repère moi-même des failles dans cette pensée ou que je trouve quelqu’un d’autre qui ait soutenu, de façon convaincante, l’antithèse de ses affirmations ou la négation de ses thèses. Mes efforts n’ont abouti à rien et je me suis finalement résolu à mettre fin au masochisme : pourquoi fallait-il bouder le plaisir de lire et de relire un maître à penser qui oblige à tout repenser, à tout redire comme lui, avec lui? Après tout, Platon n’a-t-il pas usé ses jours à rendre impérissable la pensée de Socrate, son maître? Et Hegel, dont l’ambition n’était nullement d’élever la pensée de Kant à l’ordre de ce qui demeure, n’a-t-il pas dû reconnaître (tout en le regrettant) que son aîné avait conduit la critique des « preuves de l’existence de Dieu » à un seuil qui les rendait inutilisables?

J’ai eu la chance d’aborder cette question du rapport de maître à disciple avec Eboussi, de façon drôle. L’occasion m’en a été donnée par Ambroise Kom, un fidèle parmi les fidèles du grand philosophe, et qui savait que j’étais aussi un admirateur de ce monument de la philosophie africaine. Alors qu’Eboussi était invité au Canada, à Calgary, pour un séjour de recherche et de conférences, Kom lui a suggéré de modifier son itinéraire pour y inclure une visite à l’Université de Sudbury où j’étais (et suis encore) à l’emploi. La conférence qu’il y livra fut une merveilleuse fête de la pensée. Comme l’un des partenaires de l’événement était un Centre d’Éthique dont j’étais le directeur et qui était nécessairement bilingue comme l’université elle-même, et sachant qu’Eboussi était parfaitement bilingue, je lui ai proposé de nous servir une conférence en anglais et en français. À ma grande surprise, il a refusé catégoriquement : il était prêt à fonctionner uniquement en français ou uniquement en anglais, mais pas dans les deux langues à la fois. Le choix a été simple : nous avons opté pour l’anglais, car cette langue étant largement majoritaire, la conférence risquait d’attirer un public beaucoup plus nombreux qu’en français.

À cette occasion, pendant la présentation du conférencier, je l’ai taquiné en révélant publiquement qu’il m’avait beaucoup manqué. Je lui ai dit, à la blague : « Je porte plainte contre vous devant cette assemblée. J’aurais aimé vous avoir comme maître, mais j’ai entendu, à maintes reprises, que Fabien Eboussi ne supportait aucun disciple. J’ai donc été obligé de me débrouiller tout seul. » Quand je lui ai donné la parole pour prononcer la conférence, il a d’abord répondu laconiquement à ma plainte : « I don’t mind distant disciples. »  Le vieux professeur que je suis devenu maintenant comprend parfaitement, en fin de parcours, ce qu’Eboussi avait saisi dès le départ : les disciples sont, plus souvent qu’autrement, une vraie nuisance. Et, après avoir écouté le discours percutant du conférencier contre l’afropessimisme et sur les raisons d’espérer un avenir positif dans le continent noir, voici le commentaire que fit un collègue dont l’anglais est la langue maternelle : « C’est un utopiste dans le meilleur sens du terme et… son vocabulaire anglais est de loin plus riche que le mien! »

Avant ce passage à Sudbury, je n’avais pas revu Eboussi depuis une vingtaine d’années. J’avais été son étudiant dans un cours qu’il avait offert comme professeur visiteur à Kimwenza (Kinshasa – ex-Zaïre) où je faisais alors mon premier cycle universitaire en philosophie. Son cours portait sur un livre de Kant : La religion dans les limites de la simple raison. Il nous a exposé le contenu de l’ouvrage, et à la fin, il nous a surpris en concluant que Kant avait tout faux, et que « sa compréhension de la religion était misérable et même nulle. » Pour nous, qui avions appris dans d’autres cours que Kant était le plus grand philosophe de tous les temps, cette conclusion était comme la foudre en saison sèche.

Puis, Eboussi est parti sans nous imposer un examen, au grand déplaisir des autorités académiques. Et quand je l’ai accueilli à l’aéroport de Sudbury, ses premiers mots étaient : « Je craignais que vous ne me reconnaissiez pas parce que j’ai vieilli et je suis tout fripé. » Je ne sais plus comment j’ai réagi à cette sortie qui contrastait nettement avec son allure plutôt juvénile, mais je me souviens d’avoir été surpris de le voir partir vers la sortie sans attendre l’arrivée des bagages. Il venait de passer plus d’un mois au Canada avec un petit bagage à mains, et quand je l’ai accompagné à l’aéroport pour repartir, il n’était pas plus surchargé qu’à l’arrivée. Cette simplicité volontaire, je ne l’ai jamais vue chez aucun autre voyageur africain : c’est plutôt l’excès de bagages qui nous caractérise.

Fabien Eboussi Boulaga a été un géant, une grande conscience qui, pendant des décennies, n’a cessé de nous donner des leçons de lucidité, d’intrépidité et de dissidence. Pour parier si obstinément sur l’espérance rebelle, en appelant de tous ses vœux l’avènement d’une Afrique qui marche sur ses pieds plutôt que sur la tête, qui se tient debout plutôt qu’à genoux ou à plat ventre, même si dans sa grande humilité, il aurait vigoureusement rejeté ce que je vais affirmer, il lui a fallu une dose non négligeable de surhumanité. De son vivant, il a été, selon moi, non pas le plus grand philosophe, mais le plus grand penseur ou le plus grand intellectuel de l’Afrique francophone. Et je sais que lui aussi avait un maître qu’il admirait, Noam Chomsky, que même ses détracteurs reconnaissent comme « le plus grand intellectuel vivant ». Fabien Eboussi m’a révélé que l’un de ses grands regrets était d’avoir séjourné à Boston sans parvenir à obtenir un rendez-vous avec le célèbre linguiste et activiste américain.

____________
(1) Expression empruntée à Teilhard de Chardin évoquant l’épopée de l’homme préhistorique.

(2) C’est évident dans mon ouvrage Défis actuels de l’identité chrétienne qui correspond à ma thèse de doctorat en théologie, publiée presque sans retouche, et où je compare la pensée d’Eboussi à celle de Georges Morel, un autre philosophe et théologien. Je les compare sans les opposer, en essayant de trouver comment ils se complètent ou se nuancent. J’ai fait parvenir l’ouvrage à Eboussi dès sa parution. Sa réaction a été brève et courtoise : « Avec Georges Morel, je me retrouve en étrange compagnie. »

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