Culture

Au coin du feu avec Ginette Karirekinyana

27/10/2018 Diane Uwimana Commentaires fermés sur Au coin du feu avec Ginette Karirekinyana
Au coin du feu avec Ginette Karirekinyana

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Ginette Karirekinyana.

Votre plus beau souvenir ?

J’ai beaucoup de souvenirs comme j’ai voyagé dans plusieurs pays. Mon premier souvenir est d’être née dans une famille très animée et aimante. C’est une famille de sept enfants et de deux parents. Une famille où on libère la parole. On parle, discute et nous recevions beaucoup d’amis. C’était une famille épanouie à Kamenge. C’est mon plus beau souvenir dont j’ai la nostalgie.

Votre plus triste souvenir ?

C’est difficile d’en trouver. La vie m’a beaucoup privilégiée. J’ai rencontré beaucoup de gens, côtoyé toutes sortes de personnes et réalisé beaucoup de choses dans ma vie. Les choses tristes ne manquent pas. Mais ce n’est pas la tristesse qui prend le dessus. Cependant si j’essaie de réfléchir, c’est quand j’ai attrapé la malaria à Bujumbura et qu’on avait eu des gens de la famille qui sont venus de l’intérieur du pays pour les vacances. A ce moment, ils ont demandé à ma mère de me prendre avec eux pour que j’aille étudier à l’intérieur du pays sous prétexte que je n’aurais pas de paludisme. Dès lors, c’était le moment le plus dur de ma vie d’étudier à Kirimbi-entre Mugera et Mutaho dans la province Gitega. C’était dans un milieu très rural. A ce moment-là, je marchais de Kirimbi à Mugera, entre 15 et 20 km à pieds car j’allais voir ma grande sœur qui y étudiait. Pour moi, c’est un souvenir très dur.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Mon plus grand malheur serait de ne plus travailler, ne plus penser, ne plus aimer. Travailler c’est une joie, une raison d’être. Et puis comme Descartes : « Je pense donc je suis ». Aimer c’est la vraie vie.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

L’histoire burundaise est jalonnée de pas mal de hauts faits. Mais le plus haut fait est l’histoire royale dont les Burundais devraient être nostalgiques. C’est sous le règne des rois que la société était la mieux organisée et des communautés respectueuses de l’autorité et des institutions. Il y a aussi l’histoire riche sur le plan religieux et culturel du peuple burundais qu’il est intéressant de rappeler pour ne jamais l’oublier.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

Je dirais le 13 octobre . Non seulement, c’est ma date de naissance mais aussi, à cette date, on se souvient d’un grand homme, le Prince Louis Rwagasore.

La plus terrible date de l’histoire burundaise ?

Je n’étais pas encore née mais on me parle de 1965. Beaucoup de gens évoquent 1972. Mais 1965 cache ou prépare ce qui est arrivé et les gens n’en parlent pas ou très peu.

Le métier que vous auriez aimé faire ? Pourquoi ?

J’aurais aimé être pilote pour pouvoir voyager le plus souvent. Mais le métier que je fais me plaît beaucoup. En tant que philosophe de formation, je suis libérale dans tout ce que je fais. Ça touche la médecine, la biologie, l’agronomie, la chimie… Vraiment, on ne peut pas être plus épanoui que moi sur le plan professionnel. Je travaille à servir les gens, la communauté et le pays. Je ne suis pas payée matériellement pour le travail que je fais. Et cela me réconforte de ne pas évaluer mon travail par une somme quelconque d’argent. Et de plus, dans mon travail, je côtoie beaucoup de personnes. Et j’ai réussi mon rêve de créer une Maison ouverte où les gens viennent pour s’informer, se ressourcer, se retrouver, se former. A l’époque où je rêvais de cette Maison ouverte, je ne pouvais imaginer ce que ça allait être : une bibliothèque ? En tout cas, je n’avais pas soupçonné, que la Maison prendrait la forme de ce que c’est aujourd’hui. C’est réussi. L’ACECI se présente aujourd’hui comme une Maison ouverte pour tout le monde. Tout genre de personnes nous visite. Nous recevons facilement plus de cinq cents personnes par semaine à qui nous servons environ 400 litres de tisane (souvent anti-malaria) par semaine.

Votre passe-temps préféré ?

Sur le plan sportif, j’aime la natation et la marche. Sinon, mon passe-temps préféré, c’est de prier, méditer et causer avec Dieu dans l’adoration. Ça déstresse, repose, console et donne le sentiment de sécurité, de sérénité. Je m’y ressource.

Votre lieu préféré au Burundi ?

J’aime le lac Tanganyika. Et je suis heureuse d’être née au bord de ce Lac à Bujumbura, à le côtoyer comme je veux. C’est un bonheur que de sentir le vent du lac Tanganyika tous les jours.

Le pays où vous aimeriez vivre ? Pourquoi ?

J’ai vécu au Canada. C’est un pays que j’aime beaucoup. C’est un pays où j’aurais aimé vivre si je n’y étais pas allée. C’est un pays qui résume tous les autres pays : le soleil, les lacs, l’été, l’hiver, la verdure (Nature). Le Canada est socialement libéral et humaniste. On peut effectuer tout genre de professions. C’est un pays où l��on peut entreprendre facilement. Il est ouvert à toute sorte d’entreprises, qui motivent les gens à travailler.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

Celui que j’ai fait récemment : Avec mon mari Léonce Ngabo, nous avons eu notre première Lune de miel à Zanzibar. Un rêve réalisé.

Votre rêve de bonheur ?

Aimer, être aimée et servir.

Votre plat préféré ?

J’adore le Mukeke grillé accompagné de légumes cuits à la vapeur et beaucoup d’oignons crus.

Votre chanson préférée ?

J’aime plusieurs chansons de Céline Dion. Mais la plus préférée est « L’encre de tes yeux » de Francis Cabrel.

Quelle radio écoutez-vous ?

En général, je n’écoute pas la radio. Je trouve cela fatigant. Parfois, mes préférences sont des radios qui diffusent la musique.

Avez-vous une devise ?

« Ne pas renvoyer à demain, ce que l’on peut faire aujourd’hui ».

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

Je me rappelle la campagne électorale. Le parti Frodebu contre l’Uprona. Je préparais mon test national de fin des Humanités générales. Et je me préparais à entrer chez les missionnaires d’Afrique pour une expérience religieuse.

Votre définition de l’indépendance

L’indépendance rime avec l’autonomie économique, politique, sociale au niveau individuel et collectif. L’indépendance rime aussi avec liberté. Il y a plusieurs types de libertés mais la plus importante c’est la liberté d’esprit. Elle conduit à un véritable sentiment d’indépendance.

Votre définition de la démocratie ?

On dit souvent que c’est quand on peut dire tout ce qu’on veut. Mais ce n’est pas vrai. Toute démocratie implique des règles, des conventions, le respect institutionnel. Pour moi, la démocratie est une forme institutionnelle et politique qui donne des libertés mais inscrites dans des règles bien connues de tous. On doit s’entendre pour respecter ces règles démocratiques au niveau des communautés, du pays et des institutions. Les vrais démocrates sont des gens qui respectent la diversité d’opinions.

Votre définition de la justice ?

Il est très difficile de définir la justice surtout qu’elle se définit par la légalité. Quelque chose peut être légal (conforme à la loi) mais pas juste dans le cadre même de la justice. Cela peut aussi être légal mais pas légitime de l’ordre de l’éthique. Quelque chose peut être légal et illégitime c’est-à-dire pas éthique. Et c’est valider par le cadre de la justice. On trouve aussi des situations légitimes mais pas légales (non conformes à la loi). Dans ce cas, on fait appel à un arbitrage guidé par la sagesse inspiratrice d’une certaine justice.

L’idée de justice est vaste. Elle doit s’inscrire dans un cadre bien défini. J’ai appris une chose : si l’on aime ou recherche la justice, on ne doit pas se fier à la justice publique, celle que confère le cadre de la loi. Car, cette justice dépend des jugements subjectifs.

La seule justice est celle dont on dit que Dieu est seul Juste. Cette justice est transcendantale parce qu’il s’agit d’un ordre au-delà de l’humain. Il y a là une justice qui nous dépasse.

Des fois quand on parle de justice, on entend les tribunaux. Vous savez que deux avocats peuvent se confronter, c’est le plus plaidant qui gagne son procès alors qu’il n’a pas peut être raison. A ce moment, on va dire qu’on applique la justice.

Si vous étiez ministre de la Santé, quelles seraient vos deux premières mesures ?

En tant que ministre de la Santé, la première mesure serait de travailler sur la prévention des maladies. Parce que quand on cherche déjà le traitement, on se retrouve déjà dans l’échec de la santé. Ça veut dire qu’on gaspille déjà la santé humaine y compris les moyens financiers. Pour ce, je mettrais beaucoup d’efforts dans la prévention.

Et pour prévenir, il faut une bonne alimentation. Je mettrais aussi beaucoup d’efforts à guider les gens à bien manger. Je mettrais en place un Guide alimentaire. Vous savez, le philosophe père de la médecine, Hippocrate disait : « Que votre aliment soit votre médicament. Que votre médicament soit votre aliment. » Pour lui, c’est important de bien manger pour prévenir les maladies. Même si les médecins font le serment d’Hippocrate, malheureusement, ils ne conseillent pas les gens à bien manger. Ils vont vers les médicaments pharmaceutiques et donc synthétiques.

Si vous étiez ministre de l’Environnement, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Si j’étais ministre de l’Environnement, on retournerait à l’époque de nos ancêtres. Ici en ville par exemple, il n’y aurait plus de gazons. Il y aurait des plantes et des fruits. Des légumes et des fruits dans les maisons. Chaque ménage serait capable de subvenir à ses besoins alimentaires vitaux. Ça veut dire avoir de quoi manger comme légumes ou fruits à portée de main.

Je travaillerais aussi pour rétablir la biodiversité, planter les arbres, protéger les lacs. Je travaillerais surtout à décontaminer nos sols des pesticides et des engrais chimiques. Je sensibiliserais les Burundais à récupérer les déchets humains (selles, urines, etc.) comme engrais biologiques. Je ferais cultiver les plantes aromatiques dans les bordures de rue, je mettrais en place des jardins botaniques pour préserver notre environnement et créer des espaces naturels récréatifs. Ça aide pour le bien-être des gens.

Croyez-vous à la bonté naturelle de l’homme ?

Oui, je crois que l’homme est naturellement bon, comme disait Jean Jacques Rousseau. Il dit que c’est la société qui le corrompt. Et j’ai tendance à penser la même chose que lui. Dans la famille par exemple, les enfants apprennent la bonté, la gratuité, l’altruisme. Si un enfant grandit avec certaines valeurs, il devient respectueux de la vie humaine parce qu’il reconnaît l’autre comme valeur. Et on lui fait ou lui souhaite du bien, on ne cherche pas à lui nuire gratuitement. Oui, la bonté de l’homme est naturelle mais les valeurs s’apprennent. L’éducation y est pour beaucoup.

Pensez-vous à la mort ?

J’y pense souvent. A ma mort et à celle de mes proches. Et comme dit l’évangile, il faut « rester éveillé », on ne sait ni l’heure, ni le jour. Et ce n’est pas parce que c’est l’âge. Il faut se préparer parce que ça peut arriver à n’importe qui et n’importe quand. On vit avec la mort à nos trousses.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

Je serais émerveillée de Le voir enfin. Je lui dirais que je L’aime. Je Le remercierais pour la VIE.

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Bio-Express

Ginette Karirekinyana est née à Kamenge, le 13 octobre 1971. Philosophe de formation, elle s’est spécialisée en éthique appliquée et en particulier en « éthique médicale et environnementale ». Mme Karirekinyana est directrice de l’Agence consultative en éthique de la coopération internationale-ACECI. Créée depuis 2006, l’ACECI a une vision internationale et fait la promotion de l’éthique de la coopération. Au Burundi, elle se bat pour la lutte contre la malaria et la promotion de l’entreprenariat social. Avec cette organisation, son intention était de faire le pont entre ses recherches académiques et celles liées au développement international.. Les quelques gammes de produits sont : beautés charisma, désinfectants à la cataire, boisson santé, savon à la cataire… Mme Karirekinyana a fait l’école primaire à Mugera, en province de Gitega pour finir ses études secondaires au Lycée du Saint-Esprit. Comme aspirante et postulante, elle est partie pour se faire religieuse chez les missionnaires d’Afrique appelées « Sœurs Blanches » à Bukavu après l’école secondaire. Détentrice de diplôme de Maîtrise en philosophie obtenue à l’Université d’Afrique centrale au Cameroun, Karirekinyana était la première fille à cette université à atteindre ce niveau. C’était en 1999. Après, elle est partie à Beyrouth, au Liban à l’Université Saint Joseph tenue par les Jésuites pour décrocher le diplôme des études approfondies-DEA ; un diplôme de troisième cycle. Jusque-là, le cursus universitaire était suivi chez les jésuites. Karirekinyana est partie par après à l’Université Laval au Canada pour le cycle de doctorat. Elle y a même travaillé comme professionnelle de recherche en « éthique médicale et environnementale ». Elle était aussi assistante de cours d’« éthique des affaires ». Elle a fait deux ans comme professionnelle de recherche avant de créer l’ONG internationale - ACECI, toujours à Québec.

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