Culture

Au coin du feu avec Abbé Adrien Ntabona

01/09/2018 Emery Kwizera Commentaires fermés sur Au coin du feu avec Abbé Adrien Ntabona
Au coin du feu avec Abbé Adrien Ntabona

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Abbé Adrien Ntabona.

Quel est votre plus beau souvenir ?

Mon plus souvenir c’est le jour où j’ai été ordonné prêtre en 1966 par le Pape Paul VI dans la basilique Saint Pierre. Nous étions 65 venus du monde entier. J’ai été ainsi ouvert à l’universalité dès ma formation sacerdotale à Rome. J’ai aimé beaucoup le rapprochement des cultures dès le départ de ma formation sacerdotale. C’était pendant le Concile Vatican II où l’Eglise s’engageait à servir le monde plus que jamais.

Votre passe-temps préféré

C’est causer avec des gens, qui ont à me dire et qui sont sympathiques, agréables, profonds, qui peuvent me construire. Et qui savent aussi me détendre. J’aime bien rire avec les gens.

Votre métier préféré 

C’est celui de chercheur. J’ai beaucoup travaillé en dehors des cours en faisant des recherches pour les approfondir davantage. Quand j’ai fait mon doctorat en théologie, j’ai produit une thèse de 910 pages sur les aspirations humaines et les réponses de Dieu dans les proverbes du Burundi. A partir de là je suis engagé à comprendre toute l’ossature de la culture burundaise. Je vais vieillir en produisant au maximum, ce dont le pays a besoin du point de vue de la culture. Quand je dis culture, j’entends ce qui fait qu’un homme est un homme, ce qui fait qu’une communauté est humaine, ce sans quoi l’homme ne devient pas homme. Don, c’est qu’il y a du prix pour que l’homme puisse être homme. Là j’y tiens beaucoup. Je suis heureux de me sentir rentable dans ce domaine. Je mourrai chercheur.

« Il y a du prix pour que l’homme puisse être homme ». Que voulez-vous dire ?

Cela veut dire que l’on est prêt à se sacrifier quand c’est nécessaire. C’est cela que j’aime beaucoup chercher aujourd’hui, pour aider mon pays à être pays. Sans culture on n’est pas homme. Là je compte rendre ce service au pays jusqu’à ma mort. De Gaulle disait que la vieillesse est un naufrage. C’est un peu trop dur de l’entendre, mais c’est un peu vrai. Quand je ne pourrai même pas raisonner au niveau des concepts, je vais être chercheur en spiritualité, en communion avec Dieu. Donc, je mourrai de toute façon chercheur dans la culture et puis plus tard quand l’esprit franchira, dans la spiritualité.

Le pays où vous aimeriez vivre 

C’est le Burundi. Et je voudrai vraiment mourir dans ce pays. Je le souhaite et je prie Dieu pour que ça se passe ainsi. Parce que ce pays a un ensemble de valeurs qui donnent la joie de vivre. Nous avons des valeurs sociales, un sens très aigu de la famille, la solidarité familiale, la vie en commun pour se sentir homme, pour se sentir vivre : « Ubumwe ». Nous avons surtout « Ubushingintahe », c’est-à-dire la responsabilité sociale sans frontière. Etre responsable de la vérité, de la justice, de la concorde autour de soi. Nous avons donc pratiquement une harmonie qui fait qu’il est beau d’y vivre.

Un voyage que vous aimeriez faire 

J’ai beaucoup voyagé dans ce monde. J’ai eu des missions universitaires presque chaque année pendant toute ma carrière de professeur. J’ai voyagé presque partout en Afrique. Je suis arrivé même en Sibérie au cœur de la grande Russie. J’ai été à Vancouver, au Canada c’est très loin. Mais, je relativise cela. Je ne peux plus dire le pays que j’aimerais visiter, l’endroit où j’aimerais aller, le tourisme que j’aimerais faire, non. J’ai déjà dépassé ça. Ça ne m’intéresse pas beaucoup. Je voyage encore. Mais à cause des obligations sociales, culturelles, amicales ou professionnelles. Mais c’est toujours par obligation.

Votre rêve de bonheur

C’est de pouvoir me préparer à bien vieillir. Je dis me préparer. J’ai 78 ans mais je me prépare encore à vieillir. J’ai encore le temps. Que je puisse donc donner à ce pays toutes les recherches sur la culture que j’ai faites. Parce qu’entretemps, les détenteurs de la culture traditionnelle ne sont plus. Alors mon plus grand bonheur sera de pouvoir rembourser à mon pays cette dette que j’ai à propos des valeurs et des institutions culturelles, de l’expression culturelle que j’ai pu recueillir.

Votre plat préféré

Ce sont des légumes et des fruits. La papaye, les amarantes. Les légumes et les fruits me valent le mieux. Si un jour je vous rends visite et que vous m’en offrez, je vous serai reconnaissant.

Votre chanson préférée ?

Ma chanson préférée : «  Nzanywe no kukubwira inkuru nziza nuyumve. Imana iragukunda ». C’est quelqu’un qui vient m’annoncer que Dieu m’aime.

La deuxième est dans la même ligne : «  Uzokwama uri umuserdoti
nka Merikisedeki. » Quand on chante cela, je me dis dans mon cœur : « Oui, absolument ».

Avez-vous une devise ?

Ma devise est celle de mon sacerdoce, est je l’ai vraiment vécu. Pour que les gens aient la vie et l’aient en abondance. Quand je parle de vie, je n’entends pas seulement la vie biologique, mais la vie sociale, la vie spirituelle, la vie politique pour que les gens aient la vie en abondance. Et partout où j’ai vécu, je l’ai fait. Ceux avec qui j’ai été, j’ai tenu à ce qu’ils aient la vie et l’aient en abondance et ils l’ont eue. Ceux avec qui je vis, ils doivent avoir la vie et en abondance.

Quand peut-on dire que l’on a une vie en abondance ?

Quelqu’un a une vie en abondance quand il est capable de subvenir à ses besoins et quand il est capable de s’épanouir en société. En aimant et en étant aimé. Aimer et se savoir aimé, c’est la clé. Et puis quand spirituellement, il sent qu’il a de la teneur. On a une force, on a un message, on a une orientation à proposer, rien que par son exemple. Là, c’est une vie en abondance.

Croyez-vous à la bonté naturelle de l’homme ?

La bonté naturelle de l’homme est sûre et certaine. Parce que Dieu est dedans. Dieu nous a créés non pas pour nous jeter dans la nature et nous laisser tous seuls. Il est avec nous. Il est en nous. Comme le disait un grand Africain Saint Augustin, la bonté naturelle de l’homme n’est pas si naturelle que cela, elle est aussi surnaturelle. La surnature est dans la nature. Incluse, insérée profondément. Dans la nature humaine, il y a toujours du plus profond que l’homme lui-même. Dans l’homme, il y a plus que lui. L’homme est plus grand qu’il n’en paraît. Il y en a qui se dénaturent. Nous le regrettons et nous les aiderons à s’améliorer. Mais l’homme est une richesse rare. Qui qu’il soit, il est créé à l’image de Dieu. Donc il est grand. Il est bon absolument.

Et les crimes qu’il commet…

Ça c’est à cause des gens qui se dénaturent justement. Il y en a qui dénaturent l’homme. Il y en a qui abîment l’homme. Il y en a qui en font une bête féroce. Il y en a qui parfois réduisent l’homme à un animal qui obéit à des réflexes conditionnés. C’est la dénaturation. Et c’est dommage. Mais le fond est là. Et il est toujours capable de ressusciter si quelqu’un parfois fait un effort pour lui allumer la flamme. La flamme est possible toujours. L’homme ne dit jamais son dernier mot. Il a toujours à dire. Il est capable de se surélever parce que Dieu est dedans.

Pensez- vous à la mort ?

Oui j’y pense. Mais, je n’y pense pas souvent. Ce que je voudrais atteindre, et je prie Dieu pour cela, c’est que ma mort soit un épanouissement d’une autre vie invisible, mais vrai. C’est un passage. Jésus Christ a dit que quand il mourra, ce sera comme jeter une semence qui portera beaucoup de fruits. Je voudrais que ma vie soit justement, quelque chose qui aboutira par après à une mort-semence. Et qu’ainsi je sois heureux de continuer à bien faire le bien sur terre de façon invisible mais vraie. Dieu, on ne le voit pas mais il agit en nous et conduit l’histoire. Je voudrais collaborer avec Dieu de façon invisible pour conduire ceux qui m’ont connu à bon port. C’est vrai, tout le monde souffre. Moi aussi je souffrirai. Mais, il faut que ça débouche à quelque chose de très grand par après.

Avez-vous peur quand vous pensez à la mort ?

Ce que je crains moi, c’est le fait de perdre la raison. Donc être incapable de penser. Cela me gênerait beaucoup. Et je prie Dieu pour que ça ne vienne pas. Si ça vient d’autres m’aideront et penseront à ma place. La peur que j’aie, c’est celle-là. Et je voudrais que Dieu me préserve du fait d’approcher la mort sans être capable d’user de ma raison. Si je pouvais mourir étant capable d’user encore de ma raison presque jusqu’à la dernière minute, je serais heureux. Mourir avec le sourire, là je serais heureux.

Si vous comparaissez devant Dieu que lui direz-vous ?

Je vais simplement lui dire cette chanson : «  Seigneur mon Dieu, d’un cœur simple et joyeux, j’ai tout donné. » Alors, je voudrais agir invisiblement sur tous ceux qui m’ont connu et, à travers eux, sur le monde parce que là on n’a pas de limite après la mort. On est esprit. On est un être divin. C’est très beau et j’y crois.

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Bio express

Abbé Adrien Ntabona est né en 1939 à Kiganda en province de Muramvya. Il a été ordonné prêtre en 1966. En 1968, il obtint un doctorat en théologie à l’université urbanienne de Rome (option : Anthropologie).

Plus tard, en 1999 il a obtenu en plus, un doctorat en habilitation à diriger des thèses en sciences du langage à l’université de Toulouse-le-Mirail (Option : Sémio-anthropologie). Il a terminé sa carrière universitaire qu’il a débutée en 1977. Il a fondé la paroisse péri-universitaire « Esprit de Sagesse » après avoir été aumônier universitaire depuis 1971. Abbé Ntabona est surtout connu pour avoir réhabilité l’institution d’ Ubushingantahe. Directeur de la revue Au cœur de l’Afrique pendant plus de 30 ans, il a publié plus de 50 articles pour valoriser la culture du Burundi. Il a aussi réalisé un documentaire sur l’ancien rituel d’Ukubandwa en honneur de Kiranga.

Pour le moment, il est directeur du Centre de recherche pour l’inculturation et le développement (CRID) que lui-même a mis sur pied. Dans le cadre de son projet « éthique et cultures », il anime, depuis janvier 2017, des conférences-débats, tous les samedis, sur la culture en général et la culture traditionnelle du Burundi en particulier.

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